À la rencontre de « l’arabe du coin »


Celui qui t’a dépanné une 8.6 cette nuit à 2h et qui va te sauver la vie aujourd’hui quand tout sera fermé.

Passé minuit, toutes les grandes villes françaises le connaissent : « l’arabe du coin ». Si ce terme est un abus de langage, il s’est imposé à Paris, Marseille, Lille ou même Morlaix pour définir une épicerie de quartier.

Historiquement « l’arabe du coin » était breton, auvergnat ou encore basque, arrivé à la capitale pour ouvrir leurs commerces. Mais dans les années 70 l’émergence de la grande distribution les a condamné. Un autre événement social a marqué ces années : le durcissement de l’immigration économique, qui avait été favorisé durant les Trente Glorieuses. Or les générations précédentes issues de cette immigration, majoritairement originaires du Maghreb, venues en recherche de travail se retrouvent sans. C’est donc naturellement que certains d’entre eux ont racheté les fonds de commerces des anciennes épiceries (en 2016, 50% de ces fonds de commerces sont en vente) pour aujourd’hui faire partie du paysage culturel français.

« Comme moi l’épicier fait ses courses а ED, il me revend les mêmes produits que j’achète l’après-midi, quatre ou cinq fois plus cher, la nuit. » Doc Gyneco – Dans ma rue, 1996

Hormis les prix proposés, la particularité de ces commerces est d’être ouvert sept jour sur sept et plus tardivement que les commerces traditionnels. En fermant généralement entre deux et trois heures, lorsque la concurrence (Carrefour city, Auchan 2 pas, Monop’ etc.) se contente de baisser le rideau à 23 heures pour les plus tardifs.

Cet avantage concurrentiel ramène tout type de clientèle : des noctambules désespérément en quête de vodka ou de 8.6, en passant par des travailleurs aux horaires décalées, mais aussi les habitants du quartier… C’est à ces mêmes habitués que l’épicier met de coté le produit qu’ils n’ont pas le temps de venir chercher, sert de relais-colis quand leurs emploi du temps est surchargé, accorde une petite remise de temps en temps voir même leurs fait le privilège de payer à crédit.

Cette diversité en fait un lieux de rencontres multi-culturelles où tout types de clients et religions se côtoient. Comme l’épicerie de quartier Sabah à Belleville, qui a comprit cela en mettant à la vente des produits casher et des produits halal.

Loin du cliché répandu par Les Nuls au début des années 90 et le célèbre « Hassan Cehef : c’est possible », offbeat est parti à la rencontre d’un acteur de lien social : « l’arabe du coin ».

Depuis 1992, rue du faubourg Saint Denis dans le 10 ème arrondissement de Paris, Dogan tient une épicerie d’alimentation générale. En 25 ans il a vu le quartier se transformer, se gentrifier, les habitudes et le profil des clients changer.

Épicerie du Nil Siren, 9 Rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris
Épicerie du Nil, 9 Rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris

La grande distribution a remplacé les « artisans » bouchers, boulangers etc. Finalement tu te trouves à mi-chemin entre les supermarchés et les artisans ?

Ça fait 20 ans que j’ai cette épicerie, le fond de commerce. A l’époque j’étais le seul épicier de la rue avec un tunisien de l’autre coté, il n’y avait pas de Carrefour, Franprix etc. mais maintenant il y en a deux à 100 mètres. Le quartier a beaucoup changé et la clientèle aussi. La population est plus « apaisé » qu’avant, il y a moins de problèmes, mais ce travail reste dur et les situations pas toutes faciles à gérer.

On vend exactement tout les produits que l’on peut trouver dans un supermarché, sauf le porc. Mais contrairement à eux on vend des olives fraiches et du fromage de Grèce et de Turquie, des produits orientaux… Mais ce qui se vend le plus, c’est l’alcool la nuit.

Si tu devais nous parler des profils de tes clients, comment les définirais tu ?

C’est essentiellement des personnes du quartier, des habitués, les mêmes têtes que je vois depuis plus de 20 ans. Et aussi quelques touristes, même si depuis les attentats j’ai l’impression qu’il y en a moins qu’avant. L’été quelques jeunes de banlieue venus passer la soirée sur Paris, viennent aussi dans l’épicerie du fait de ma localisation. Les profils sont divers et variés mais quelques clients viennent pour nous, pour le contact humain qu’ils ne retrouvent pas forcément ailleurs. Le lien qu’ils peuvent créer avec moi depuis plusieurs années n’a pas d’égal. Il arrive même que je fasse crédit à certains d’entre eux. Je peux pas refuser aux connaissances de 20 ans une petite avance.

Ton quartier est l’un des plus animé de Paris concernant la vie nocturne, cela a t-il un impact sur ton rapport à l’épicerie ? 

On est ouvert jusqu’à 2 heures, à l’époque il y avait des bagarres tout les jours dans mon épicerie, devant, maintenant on a l’expérience donc on fait attention. Mais cela s’est calmé avec le « changement de population » dans le quartier. Cela fait du bien de voir le quartier se dépoussiérer, même si la notion de respect a totalement disparu, avant tout le monde se respectaient.

Il y a 20 ans je travaillais par plaisir, dans mon « épicerie de famille », maintenant c’est plus difficile. Avant cela j’étais cuisinier, d’où le fait que j’ai toujours souhaité proposer des produits frais et de qualité en plus des produits de consommation banale que l’on peut trouver dans les magasins tel que Carrefour.

Le langage populaire parle « d’arabe du coin » pour définir l’épicerie de quartier, comme Doc Gynéco qui raconte que le sien fait ses courses à ED en lui revendant les produits 4 fois plus cher, c’est ton cas ? 

Absolument pas, mes prix sont correct… (rires). Je vais chez les grossistes au même titre que les restaurants. Mais il m’arrive de m’y rendre pour les urgences, le Doc n’avait pas forcément tord !

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