Ma vie de comédien, entre théâtre et série télé


Du 28 septembre au 4 octobre 2016, la Compagnie des Witkaciens issue de l’école « Les Enfants Terribles » jouaient « War and Breakfast » issu de Ravenhill For Breakfast, une pièce écrite et montée par le dramaturge anglais Mark Ravenhill, mettant en avant au travers d’une dizaine de scènes les conséquences de la croisade menée par les anglo-saxons en Irak. La prochaine fois qu’ils joueront cette pièce, ce sera au Festival d’Avignon 2017, la plus importante manifestation de théâtre mondiale de par le nombre de créations et de spectateurs. Avignon est un réel tremplin pour plus de mille compagnies chaque année. En 2015, plus d’un million de billets ont été vendus dans les différents théâtres de la ville. Nous avons donc rencontré deux anciens élèves de l’école des Enfants Terribles, Louis et Amélie. L’occasion de prendre conscience du quotidien des comédiens, loin des paillettes des plus médiatisés.

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Vous avez tous les deux des profils différents, comment êtes-vous arrivés au théâtre ?

Louis : Le théâtre, être acteur c’est une passion plus qu’un métier. Arrivé au lycée, l’envie de faire du théâtre a pris le dessus sur les cours, le fait de devenir comédien était l’unique chose que j’avais en tête. C’est donc pour cela que j’ai repris des cours de théâtre amateur à Cherbourg, en Normandie, une école que j’avais arrêté deux ans auparavant. Mon professeur de l’époque m’a conseillé l’école des enfants terribles, dans laquelle j’ai effectué mes trois années d’études.

Amélie : Même si j’ai effectué des stages de théâtre durant mon adolescence, cela est toujours resté une passion pour moi, en dehors du reste de ma vie professionnelle. Mais il y a un peu plus de deux ans j’ai eu un déclic : alors que j’étais chef de projet dans la recherche médicale j’ai tout arrêté et je me suis concentré sur le théâtre. Aujourd’hui je n’ai aucun regret.

Après votre formation, vos cours de théâtre penser vous faire votre carrière au théâtre ou espérer vous vous diriger vers le cinéma ?

L : Pour m’être déjà essayé au cinéma et au théâtre, je trouve le théâtre plus enrichissant. Les pièces durent en moyenne 1h30 et durant quatre-vingt-dix minutes, tu n’es plus toi-même, tu incarnes le rôle que tu bosses depuis des mois. Alors qu’au cinéma il se peut que tu joues la scène de fin le premier jour, tu joues la même scène 10 fois de suite, c’est rébarbatif et l’implication n’est pas la même. Mais il y a très peu de personnes qui arrivent à vivre uniquement du théâtre, ce n’est pas très bien payé. Et tous les supports sont intéressants à exploiter à partir du moment où le rôle et le challenge proposés sont intéressants. Par exemple j’ai joué dans plusieurs téléfilms et je n’ai pas l’impression d’avoir tiré beaucoup de cette expérience… sauf lors du tournage de la série « 10 pour cent ». Il y a aussi les spots publicitaires j’en ai fait en amateur, c’est bien payé pour le coup, j’ai le souvenir d’une pub Samsung, 5 heures de travail et un cachet de 700 euros.

A : Pour ma part je n’ai pas l’expérience de Louis, mais concernant la publicité il est vrai que cela permet de mettre du beurre dans les épinards. Le théâtre peut nous passionner mais ça ne permet pas de vivre. Un des moyens de s’en sortir c’est de faire de la figuration, des seconds rôles ou de la publicité. Mais tout cela se décroche au coup par coup, en passant des castings. Et si tu arrives à décrocher le casting d’une pub, tu espères qu’elle ne te rendra pas trop ridicule. J’ai eu de la chance, j’ai tourné dans la pub Meetic 2016 par exemple. En plus de sa large diffusion, l’autre avantage de la pub c’est les droits à l’image, calculés sur le temps de diffusion du spot. Mais les castings pub sont peu comptés comme de l’intermittence, tu es pris comme mannequin et non comme artiste, en CDD de très courte durée. Donc comme dans beaucoup de métiers, il faut faire des compromis entre ce qu’on veut vraiment faire et les inconvénients. Il y a, par exemple, beaucoup plus de moyens financiers dans la télévision et le cinéma que dans le théâtre mais le ressenti en tant qu’actrice n’est pas le même. Au théâtre je peux travailler mon personnage plusieurs mois avec mes partenaires. J’ai aussi la possibilité d’avoir la réaction du public en direct. Finalement, l’idéal est sans doute de faire un peu des deux, théâtre et cinéma. Et pour être sûr de pouvoir en faire, de s’en donner la possibilité en écrivant directement son propre court métrage ou sa propre pièce.

 

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On vous verra donc au mois de juillet prochain à Avignon ?

A : Normalement ! Pour avoir le droit d’accéder au festival d’Avignon, chaque troupe doit solliciter différents théâtres, pour le moment nous avons eu plutôt des réponses positives. Nous en sommes au stade où nous devons renvoyer notre dossier et des extraits de la pièce pour que les administrateurs décident de nous programmer ou non. Puis il faudra louer le théâtre en question. Car participer au festival à un coût, même si on obtient des subventions, qui sont de plus en plus difficiles à obtenir. Nos objectifs à Avignon c’est de vendre notre spectacle, à Paris ou ailleurs, et de se faire repérer individuellement ou en troupe. On espère que des programmateurs nous remarqueront. Dans la troupe il y a des différences d’âge. Moi je suis la plus vieille, j’ai 36 ans, le plus jeune 21. Je pense que nos différences d’expérience et donc notre hétérogénéité fait notre force.

L : Pour toute la troupe c’est notre premier Avignon, c’est un challenge pour nous tous car on jouera 1 fois par jour et cela pendant 25 jours d’affilée. Pour les programmateurs qui viennent « faire leurs courses » à Avignon le fait que l’on soit 13 dans notre troupe peut être un frein, car cela signifie 13 cachets à payer si ils nous embauchent mais c’est aussi un atout car rare et demandé par les spectateurs qui se lassent des spectacles avec un seul comédien. Mais Avignon c’est aussi l’endroit le plus approprié pour se faire un réseau, savoir qui contacter, et une bonne expérience de l’aspect théorique du métier, qui n’est pas forcément appris dans les cours de théâtre.

Compte-tenu de la situation financière que vous impose votre passion, ne pensez- vous pas que partir de Paris serait une solution ?

L : Partir de Paris ce n’est pas la facilité, au contraire, car aller dans une petite ou une grosse ville de province oblige à se produire, aller dans un théâtre et vendre la pièce. On rejoint le cheminement actuel, où notre troupe parisienne essaie de vendre une pièce ailleurs. De toute façon, tu ne peux pas jouer la même pièce éternellement dans le même endroit. Le secret c’est d’enchainer les spectacles ou d’en avoir un avec 300 dates. Partir en province, si cela arrive, cela ne se fera pas pour ma passion, le théâtre.

A : J’en suis arrivé au point que je ne peux pas me passer d’avoir un autre job à côté, comme beaucoup de gens dans ce métier. La figuration ne rapporte pas assez. Il faut espérer décrocher le statut d’intermittent pour déjà être à peu près sûr de son avenir. Et encore, c’est un statut qui n’est pas simple à avoir : il faut un quota d’heures, 507h pour être précis, à effectuer sous forme de cachets de 8h en 10 mois maximum. Et ce statut est à renouveler tous les ans. Mais avoir un travail à coté est une motivation supplémentaire pour « percer ». Après, certaines compagnies basées en province se produisent essentiellement dans leurs villes et ça peut être une autre façon de pouvoir en vivre. Mais encore une fois, si vous n’y connaissez personne, vous serez jugés sur votre formation et comme il s’agit d’un milieu assez élitiste, il faut avoir fait des grandes écoles de théâtre, le conservatoire national, l’ENSATT, le TNS, etc. L’avantage à Paris c’est que tu auras plus de diversité dans les offres d’emploi pour ce métier avec la présence des studios de voix off, les studios de cinéma et les castings pour la publicité. En bref, je ne suis pas sûre que cela soit plus facile pour un intermittent de vivre en province.

 

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